Recensioni / Vittorio Frigerio, Bande dessinée et littérature : intersections, fascinations, divergences

« De l'homme on passe au symbole, tout comme de la bande dessinée d'aventure réaliste on passe à une création lisible presque exclusivement au second degré. » (p. 55).

Le dernier opus de V. Frigerio, professeur à l'Université Dalhousie, en Nouvelle-Ecosse, nous transporte au cœur d'une problématique encore sensible en littérature populaire, ou en tout cas dite « de genre » : Bande Dessinée et littérature : intersections, fascinations, divergences ; les huit chapitres que comporte cet ouvrage, bref mais dense, s'accompagnent d'une bibliographie qui mêle titres « canoniques » (Daniel Couégnas, Luc Boltanski) et réflexions plus récentes et novatrices – permettant ainsi de dimensionner les angles d'approche et d'accroche du sujet ; les biais émergents sont les suivants : rapports de syntonie ou de différenciation entre les deux modes d'expression, analyse des outils de la « nouvelle BD d'auteur» (par exemple choix de l'abstraction, utilisation du noir et blanc, nombre de pages...) et surtout étude approfondie de l'apport de Hugo Pratt, qui à travers ses « Corto Maltese » a contribué à rehausser le genre, et le propos tenu sur le genre. Mais d'autres auteurs sont également nommés : Munoz, Baudouin, Micheluzzi, tous porteurs d'une « qualité » ressentie et revendiquée « supérieure » au tout venant de la BD commune.
Sous l'intitulation assez polémique de « bande dessinée adulte », l'auteur nous montre donc que l'éclosion de ces « romans graphiques » marque la renaissance d'une nouvelle « distinction » au sens bourdieusien du terme (années 1970), et réarme le conflit (endémique) entre tenants d'une bande dessinée populaire et traditionnelle, et promoteurs d'un art graphique plus exigeant et plus sophistiqué, comme on peut le rencontrer dans la revue A SUIVRE. La réinterprétation de ces enjeux esthétiques et taxinomique (et l'on peut ajouter : économiques, dans la mesure où le « haut de gamme » coûte cher et se vend mal) rappelle à Vittorio Frigerio les débats entre romantiques et réalistes ; tout se passe un peu comme s'il fallait absolument anoblir l'expression bédéiste par la complexité des récits illustrés ou la progressive disparition du dessin explicite et candide : le rejet du réalisme post-balzacien, propre aux années 1960-1970, retentit aussi au sein de toutes les expressions où se manifeste la mimesis, et bientôt «l'abstraction s'autonomise de plus en plus de l'intrigue et acquiert une valeur presque purement esthétique » (p. 54).
L'auteur insiste exemplairement sur la déconstruction progressive du personnage de Corto sous le crayon d'Hugo Pratt, au début très typé, très singularisé, puis peu à peu réduit à ses seules signatures graphiques de plus en plus évanescentes (« la casquette, la boucle d'oreille... »). On ressent ici le besoin de paramétrer une néo-aristocratie de l'art graphique, reléguant les « petits mickeys » aux appétits supposés grossiers de la masse, et réservant aux dilettantes l'usage et la compréhension des innovations esthétiques, qu'elles soient littéraires « littéralement », ou par le dessin.
Le titre de l'ouvrage se/nous proposait trois « entrées » possibles pour affiner la seule comparaison entre littérature et BD ; ce programme prédictif est-il rempli ? Il semble que oui, puisque les intersections se révèlent dans toutes les productions européennes d'envergure (Italie, France, Belgique...) et excipent d'un souci commun de refuser les anciens codes pour affirmer toujours plus la seule valeur artistique d'une œuvre ; les fascinations s'actualisent dans le registre de la critique et de ce qu'on appellera bientôt les « aca-fans », les connaisseurs passionnés à l'affût des nouveautés et des réinterprétations ; enfin les divergences se manifestent dans les media eux-mêmes, dont les formalismes réciproques ne peuvent que réaffirmer leur dynamique intrinsèque, même si « des voisinages notables se mettent en place entre bande dessinée et avant-gardes artistiques et littéraires » (p. 68).
Au prisme de cette comparaison qui fut parfois conflictuelle, l'ouvrage propose donc une relecture de la contemporanéité dans ses contradictions (le besoin quasi obsessionnel de « distinguer » le majeur du mineur, donc le « highbrow » du « lowbrow » – pour aboutir à ce que Vittorio Frigerio désigne comme le « no-brow ») comme dans ses évolutions; en effet l'histoire de la BD croise l'histoire de la peinture au moins autant que celle des Lettres, même si celle-ci nous intéresse au premier chef, et le chapitre 4 (le « moment charnière ») parle même « d'assomption de la bande dessinée au ciel de la littérature » (p. 35). Mais c'est sur la pensée lumineuse d'Umberto Eco que le livre se conclut, avec un joli hommage à sa modestie et à son relativisme bienveillant : « la bande dessinée (…) doit être jugée dans le cadre d'un « système » de lecture (et par conséquent aussi de création) autre » (p. 83). De Töpffer à la Ballade de la mer salée, et de Désiré Nisard à Dürrenmatt : le chemin critique et créatif est escarpé, mais l'éclairage à la fois scrupuleux et ludique apporté par le présent ouvrage nous rend familier cet horizon de réception qui donne à penser autant qu'à voir.